Frédéric Rouge

(1867 - 1950)

et Urbain Olivier

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Elle n'existe plus depuis belle lurette... et elle ne coûtait que 10 centimes en 1959...

Urbain Olivier (1810 - 1888) était un écrivain vaudois du XIXème siècle. On trouvera plus de détails à son sujet ainsi qu'une copie de l'original de la lettre qu'il écrivait au père de Frédéric Rouge, Samuel, le 28 août 1886, mentionnée ci-dessous par Alphonse Mex sous "Cause gagnée!". En cliquant sur Page 2

Recontre de deux grands Vaudois

Urbain Olivier et Frédéric Rouge

par Alphonse Mex

La famille du peintre Rouge a le culte du souvenir. Elle a réuni ce qui reste de pièces intéressantes, objets, portraits et documents ayant trait à la vie et à l'oeuvre de l'artiste et susceptibles d'en donner quelque reflet. Parmi ces témoignages, il en est un qui a retenu particulièrement mon attention parce qu'il associe dans un même cadre les figures attachantes de deux hommes de notre terre qui ont fait honneur au pays : un vieil écrivain et un jeune peintre, l'un et l'autre Vaudois de souche et de tempérament différents sans doute à plus d'un point de vue, mais dont la rencontre a eu d'heureuses conséquences pour la carrière du peintre et nous vaut aujourd'hui la consultation d'une quarantaine de lettres d'Urbain Olivier à la famille Rouge.

A propos d'un portrait
La correspondance échangée entre le romancier - alors octogénaire - et les parents du jeune Frédéric Rouge, à Aigle, âgé de 21 ans, a débuté à l'occasion d'un portrait. Le peintre, revenu de Paris, cherchait un modèle bénévole qui voulût bien poser pour une oeuvre destinée au Salon de 1888 et il avait sollicité pour cela Urbain Olivier, dont le nom avait acquis un certain prestige littéraire au pays de Vaud.
Nous apprenons par une lettre d'Urbain, datée de Givrins le 27 juillet 1886, en réponse à une demande de M. Samuel Rouge, à Aigle, père du peintre, que cette offre fut d'abord poliment déclinée. L'écrivain ne paraissait pas précisément convaincu de la valeur du jeune artiste pour donner suite à ses avances. Il restait sur une prudente réserve. Mais le père Samuel était revenu à la charge puisque, le 19 août, Urbain lui écrivait : " L'insistance de votre fils me touche."
Enfin, le 28 août 1886, nouvelle lettre dans laquelle l'écrivain explique que son fils est allé voir le portrait du père du peintre (aujourd'hui au Musée de Lugano), qui était alors exposé chez Wenger, place Saint-François, à Lausanne. " Un talent qui annonce de l'avenir ", disait ce dernier. Et, au surplus, la Gazette de Lausanne en parlait élogieusement. En conclusion, Urbain Olivier se déclare d'accord et invite Frédéric Rouge à venir à Givrins tout de suite. Il ajoute : " Mon fils pense qu'on pourrait me représenter écrivant dans mon cabinet."

Cause gagnée !
Une lettre du 1er septembre nous apprend que Rouge est attendu à Givrins le 12 et qu'on ira le chercher en char à la gare de Nyon. Il en profitera pour s'arrêter à la Colline, avenue Davel, à Lausanne, chez le fils Olivier pour y voir une grande photographie de son modèle ainsi qu'un portrait au crayon de la première épouse du fils Olivier, portrait signé de Gleyre " et qu'on dit être un chef-d'oeuvre de dessin ".
Nous continuerons par quelques citations extraites des lettres d'Urbain, qui se succèdent dès lors avec régularité. Elles présentent un intérêt particulier en ce sens qu'elles dépeignent assez bien le caractère de ces deux hommes, différents d'âge, dissemblables de goûts - sauf pour la chasse et la pêche - mais tous deux sincères et animés d'un grand idéal.

Rouge et la nature
Il en résulte à première vue que Rouge aimait à errer dans la nature et que les randonnées champêtres et alpestres convenaient à son tempérament ; il en profitait pour exercer ses dons d'observation et satisfaire sa curiosité naturelle. Tireur d'élite - et carabinier comme il se devait - il s'adonna très tôt à la chasse et lui resta fidèle aussi longtemps que l'acuité de sa vue et la sûreté de son pied le lui permirent. La pêche lui procurait aussi une agréable détente en même temps que de nouveaux horizons. L'artiste trouvait dans ces vagabondages quotidiens des inspirations fécondes et menait ainsi de front sa vocation picturale et les sports qu'il chérissait. Nous relevons à ce propos dans la lettre du 14 septembre 1886 d'Olivier au père Rouge :
" Soyez persuadé que nous veillerons à ce qu'il ne commette aucune imprudence. Quant à la pêche, il ne peut en être question tant que notre ruisseau ne sera pas gonflé par une semaine de pluie abondante ; et encore, il est très difficile d'y trouver quelque chose lorsque l'eau est grande. La rivière est épuisée ; de misérables garnements ont plus d'une fois détourné le cours du ruisseau pour prendre à la main les truites qui ne peuvent alors leur échapper. Si votre fils fait des courses dans les environs, nous veillerons à ne pas lui laisser boire de l'eau glacée...
Quant à la pose pour le portrait, nous laisserons faire l'artiste... En tout cas, je préfère qu'il ne me mette pas en noir ; un vêtement gris foncé et libre va beaucoup mieux avec mes habitudes journalières. "
Entre temps, F. Rouge est arrivé sur place et a travaillé au fusain ; il fera le portrait en deux fois.

" Frédéric a bien travaillé "
Le 24 septembre 1886, U. Olivier écrit à Samuel Rouge, père, que Frédéric a bien travaillé et qu'il s'est promené le long du ruisseau, qu'il fera le portrait de Mme Krieg à Lausanne, et logera pendant ce temps chez le fils Olivier, à la Colline.
Le 2 octobre, il envoie, de Lausanne, un mot à " son cher Frédéric " pour le prier de le rejoindre à Nyon. Et il ajoute :" Il y a encore des pruneaux au verger et le raisin mûrit à La Côte. "
Le 10 octobre, Urbain Olivier écrit à Samuel Rouge, père :
" Votre fils étant plutôt disposé à lire qu'à écrire, c'est moi qui prendrai la plume pour vous donner de ses nouvelles... Frédéric est en bonne santé, toujours porté de bonne volonté pour le travail, et enchanté de pouvoir exploiter les bords de notre ruisseau lorsque le jour baisse dans mon petit cabinet. Malheureusement, la pêche a fini hier et, maintenant, le jeune peintre devra se contenter d'une promenade aux environs, dans les bois ou dans les villages voisins du nôtre. Il a joliment avancé le portrait, dont la ressemblance est frappante, au dire de quelques personnes qui ont pu le voir. La tête est à peu près finie, sauf les yeux qui n'ont pas encore l'expression désirée par ma femme. Il lui faudra du temps pour achever les mains ; quelques heures, dit-il, seront suffisantes pour le vêtement... Entre temps, il lit un de mes volumes dans lequel il trouve des choses qui l'intéressent. Mes Récits de Chasse et les Matinées d'automne ont occupé ses loisirs cette dernière semaine. Je crois qu'il est nécessaire qu'un vrai peintre lise beaucoup de bons et honnêtes ouvrages, mais non ces romans français, oeuvres d'auteurs qui se plaisent à mettre en scène le désordre des moeurs dans les familles, toutes choses qui faussent l'esprit et corrompent les jeunes imaginations.
Chaque matin, après notre déjeuner, nous lisons quelques passages de la Bible, suivis d'une courte réflexion, et je termine ce culte de famille par une prière. Votre fils assiste volontiers à cette demande de secours d'En-Haut pour la journée, et nous allons ensuite, lui, prendre ses pinceaux, moi, m'asseoir sur la chaise de pose, ayant une plume d'oie dans la main droite...
"Votre fils a reçu un beau don, un talent qui doit être employé d'une manière sage et fidèle, pour son propre bien et, comme toutes choses, à la gloire de Dieu."

Le portrait est enfin terminé
D'autres lettres de Givrins nous apprennent que le portrait est enfin terminé, après trois semaines de travail, et que le peintre a été demandé pour faire les portraits de M. et Mlle Lagier, de Perroy, de Mme Hahnemann, de M. Durand et de M. Bezencenet, de Lausanne.
Significatives du tempérament plutôt rêveur et contemplatif du jeune Frédéric, ces lignes du 15 novembre 1886 adressées à Mme Samuel Rouge, à Aigle :
" Il m'a promis de m'écrire, bien qu'une lettre soit pour lui comme une montagne à escalader. "
Et celles-ci, du 25 novembre :
" Hier soir, le brave garçon m'écrit une page et demie, très gentiment ; mais il m'avoue qu'il lui a fallu un terrible effort pour en arriver là et qu'il est incapable d'allonger davantage... "
Puis, les lettres de décembre font état des critiques avantageuses de L'Estafette (ancienne Tribune). Mme Pellis-Bérangier veut demander au peintre de faire le portrait de sa fille, âgée de 18 ans. On a enregistré avec satisfaction l'opinion flatteuse de Bocion et de Bischof à propos du portrait d'Urbain, exposé dans la vitrine du magasin Wenger, place Saint-François, à Lausanne ; " c'est même quelque chose de très fort " , ont-ils déclaré. D'une lettre d'Urbain Olivier à " son cher Frédéric ", datée du 23 décembre 1886, farcie de détails sur la vie à Givrins, extrayons ces lignes au sujet du fameux portrait destiné à être exposé à Paris : " M. Wenger, dit-il, a été très content de votre peinture ; il s'attend à ce que les Parisiens diront, en la voyant : " Quel est ce vieux bonhomme dont les mains sont fortement charpentées ? " Il est bien possible qu'on se moque un peu du modèle, parce qu'il tient une plume dans une main faite pour manier la pioche et non l'outil léger qui transmet la pensée. "

Les recommandations de l'écrivain à son jeune ami
Le vieil écrivain ne manque pas de faire des recommandations à son jeune ami : " Profitez, lui dit-il, de ce temps de repos chez vos parents pour faire des lectures agréables qui augmentent votre instruction. Tâchez, si cela vous est possible, de rompre avec votre horreur d'écrire. Un artiste doit pouvoir tenir la plume aussi bien que le pinceau. Vous dites que c'est contre votre nature : non, c'est contre vos goûts actuels, et peut-être y a-t-il, sans vous en douter, un peu de paresse d'esprit dans la disposition dont vous me parlez. Vous savez que Michel-Ange était tout à la fois peintre, sculpteur, architecte et écrivain. Le compositeur Mendelssohn a aussi écrit de charmantes lettres qu'on a publiées depuis sa mort… Vous voyez que je vous parle avec une grande liberté, comme si nous étions dans mon cabinet... A l'heure qu'il est, je suis encore étonné d'avoir consenti à poser une soixantaine de fois, moi qui avais d'instinct, pour le métier de modèle, la même aversion que vous pouvez avoir pour écrire. Et pourtant, vous êtes le premier à dire que je m'y suis vite fait !"
La correspondance du romancier de Givrins reflète un peu tous les aspects de la vie de son temps. Elle n'oublie aucun des détails chers au peintre. Ainsi, dans une longue missive du 22 novembre 1886, il relève, entre autres : " J'ai aperçu vers le pont de Trélex une jolie truite en plein courant... Rien de nouveau à signaler à Givrins. Mais oui, pourtant : M. Neyroud, le régent, est fiancé avec l'aînée des filles de Mme Brélaz. "

Frédéric Rouge à la caserne
Il est aussi question du temps passé à l'école de recrues, à la Pontaise, par le carabinier Frédéric Rouge, et plus spécialement des visites qu'il fit, durant cette période de 45 jours, à son vieil ami Urbain Olivier. C'était au mois de mai de l'an 1887. Dans une lettre adressée à Mme Rouge, mère, à Aigle, il est dit notamment :
" La visite que nous a faite votre fils nous a fait plaisir. Nous l'avons trouvé exactement le même que l'année dernière pour le caractère bon enfant, content de tout et parlant peu. La vie militaire n'est pas son élément naturel et il sera, je crois, bien content d'avoir fini cette école. Des amies de ma fille m'ont écrit de Paris qu'elles trouvent le portrait excellent. "
Le 5 juillet 1887, U. Olivier écrit à " son cher Frédéric ":" Si cela peut vous intéresser, je vous dirai que je viens de mettre sur le papier, en un mois de travail, 500 pages. Il faut maintenant y faire les retouches nécessaires et les copier. Voulez-vous le faire à ma place ? ... Je crois que cela vous conviendrait autant que s'il me fallait faire votre portrait. J'ai copié l'article qui vous concerne dans Le Moniteur ; il vous fait honneur. M. Eug. Burnand a vu le portrait. Il dit que la ressemblance est bonne, mais qu'il aurait fallu une toile plus grande. "
Et cela continue ainsi pendant des mois, jusqu'à la date du 15 janvier 1888. Pouvait-il y avoir entre ces deux hommes d'autres sujets de discussion que l'art et la pêche ! Et les bons conseils dont le vénérable romancier de la terre vaudoise parsemait ses amicales épîtres à celui qui devait devenir l'un des meilleurs peintres de cette terre !

Les dernières lettres d'Urbain Olivier
Les dernières lettres d'Urbain Olivier révèlent chez lui un état de santé précaire. Le 24 juillet 1887, notamment, il se plaint de " tiraillements dans le cerveau ", mais en même temps il rend grâce à Dieu de ne pas avoir d'infirmités. Il fait allusion par ailleurs au tir fédéral en ces termes :
" Est-ce que, en votre qualité de carabinier, vous irez y gagner une coupe ? La fête sera splendide si le beau temps continue mais cela ne lui ôtera pas son caractère un peu payen sous sa couleur démocratique. Ce ne sont pas les fêtes qui sauveront la patrie au jour du danger. Alors, on ne prononcerait pas tant de ces discours ronflants, on ne porterait pas des toasts empreints de radicalisme (sic, c'était l'époque des grandes luttes entre libéraux et radicaux) et on ne boirait pas des vins d'honneur dans des coupes de vermeil... "
En ce temps-là, on remarquait à l'exposition de Genève un portrait du Dr Brot, signé de Rouge. Olivier félicite le peintre. Il en profite pour lui recommander encore de consacrer plus de temps à des études d'histoire et de littérature.
Le 13 août 1887, il écrit : " Nous venons de mettre à la cave les 14 bouteilles d'Yvorne que nous avons acceptées avec reconnaissance, etc. "
Le 9 septembre, il signale que son ami Rognon a pris, avec ses deux garçons, " une trentaine de truites en deux ou trois fois ".
Une autre fois, il s'agit d'un volume d'Urbain, qui va sortir de presse, et qu'il offrira à ses amis d'Aigle ; " mais cela ne vaudra pas le vin d'Yvorne ", ajoute-t-il.
Le 21 décembre 1887, enfin, le " vieux solitaire de Givrins ", - comme il s'intitule lui-même - écrit à Mme Rouge pour lui donner des nouvelles de Paris : " Mon fils nous écrivait qu'il n'avait rien vu à cette exposition qu'il eût vraiment remarqué, excepté les oeuvres de M. Burnand et celles de votre fils. "
Relevons encore ce passage : " Nous allons bien, grâce à Dieu, pour des époux qui ont célébré il y a huit jours le 55e anniversaire de leur mariage. "

Les succès du peintre à Paris
La dernière communication d'Urbain Olivier date du 15 janvier 1888 ; elle apporte au peintre ses félicitations à propos du grand succès qu'il venait d'obtenir à Paris. " Je pense, écrit-il à la fin, que vous allez bientôt reprendre votre ligne et retourner à la pêche dans la Grande-Eau."
Puis, c'est une carte postale du 22 février de la même année, dans laquelle la fille de l'écrivain écrit à Mme Rouge :
" La faiblesse de mon pauvre cher père a tellement augmenté que nous devons renoncer à toute illusion et nous préparer à une prochaine séparation. "

Le vieil écrivain et le jeune peintre d'alors, ayant tous deux accompli leur tâche, sont aujourd'hui dans l'Au-delà ; mais ils nous ont laissé des oeuvres qui sont d'authentiques témoignages de leur temps.
Si les types d'Urbain Olivier se sont mués en héros de Ramuz ou de Benjamin Vallotton, les modèles de Frédéric Rouge n'ont point encore totalement disparu ; peut-être que les braconniers se sont fait plus rares et le gibier moins abondant et que la montagne elle-même a pris un aspect plus moderne, avec ses télésièges et ses hélicoptères...
Mais l'un et l'autre ont représenté la terre vaudoise telle qu'elle était. Et c'est le plus bel hommage qu'on puisse leur rendre.
Alphonse Mex

 
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